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Omar Guelleh à l’Elysée: le représentant de l’USN en France écrit à François Hollande (USN, 25-02-17)

Paris, le 25 février 2017

Monsieur le Président François Hollande,

Alors que vous allez accueillir au palais de l’Élysée le président Ismaël Omar Guelleh, vous ne pouvez pas ignorer les pratiques de ce président, auteur de forfaits multiples.

Un an seulement après la répression qui a entaché les élections présidentielles d’avril 2016, nous souhaitons vous alerter sur la réalité quotidienne des citoyens djiboutiens désorientés sous une dictature de plomb qui devient le théâtre de dérives économique et sociale en république de Djibouti.

La répression contre l’opposition coalisée au sein de l’Union pour le salut national (USN) au lendemain des élections législatives du 22 février 2013 n’a pas permis d’instaurer le débat démocratique dans notre pays. Une période de crises multiples et de contestations s’est fait jour dès lors que l’USN a été très clairement spoliée de sa victoire électorale aux législatives du 22 février 2013.

Afin de sortir de l’impasse et trouver une issue à la grave crise politique, l’USN avait approuvé un accord avec le gouvernement le 30 décembre 2014 avec le soutien des représentants français. L’accord visait à sauver le pays et à faire aboutir par étapes le processus de démocratisation pacifique de Djibouti, notamment en mettant en place une Commission électorale nationale indépendante (CENI) et un statut de l’opposition démocratique qui lui permette de fonctionner dans un cadre légal.

Or le président Ismaël Omar Guelleh n’a pas appliqué cet accord et a choisi de passer outre les engagements signés, remplaçant les promesses par la répression tous azimuts.

Monsieur le Président,

Vous recevez aussi à l’Élysée un chef de l’État qui n’a jamais été élu dans les règles démocratiques, qui se maintient au pouvoir dans la négation de tout dialogue politique bafoué par son gouvernement.

Une politique de peur déroulée sur la population a dégradé la cohésion nationale. Cette situation rappelle les événements tragiques du 18 décembre 1991 ou du 21 décembre 2015 où les forces de l’ordre avaient ouvert le feu sur des civils sur un terrain vague ou une place publique provoquant de nombreux tués.

Monsieur le président,

Sur le plan social, le taux de pauvreté absolue est de 40 %, le taux de pauvreté relative est de 80 % et le taux de chômage approche les 60 %, selon les chiffres du PNUD. Une telle situation ne laisse aucun espoir sinon de quitter son pays pour fuir à l’aventure.

De même, l’éducation a perdu la qualité de son enseignement et ne répond plus aux besoins des jeunes générations désireuses de s’adapter au marché de travail.

Les frustrations accumulées sous le poids de l’impunité vis-à-vis des violations des droits humains et la misère qui affecte une frange de plus en plus importante de la population accompagnées d’une dégradation des conditions de vie, sont des conditions contraires au développement du pays.

Monsieur le président,

Le fonctionnement des institutions démocratiques est également totalement délétère. Aucun syndicat et aucun parti politique ne peut choisir librement ses dirigeants, au risque de se voir « cloné », c’est-à-dire se faire remplacer par un syndicat ou un parti politique usurpant le même nom et bénéficiant de la légalité administrative attribuée d’autorité par le ministère de l’intérieur.

Les responsables et les militants de l’opposition ainsi que les membres de la société civile tout comme les journalistes font souvent l’objet d’intimidation et ne peuvent agir pour défendre les règles de la démocratie ou de la promotion des droits de l’homme.

Il en est de même des organisations dites de la société civile, totalement assujetties au pouvoir public dont elles reçoivent subsides et reconnaissance, ce qui ne leur laisse aucune marge d’autonomie de création d’activité associative réelle.

La commission de la communication inscrite dans la constitution du 4 septembre 1992 destinée à libéraliser la presse n’a jamais vu le jour. A ce jour, 40 ans après l’accession à la souveraineté en juin 1977, il existe une seule Radio Télévision de Djibouti (RTD), et un seul journal, La Nation, dont une parution déclinée en langue arabe.

Monsieur le président,

S’agissant des droits de l’homme et des libertés publiques, leurs violations sont récurrentes et sont perpétrées au nez des bases militaires françaises, américaines, japonaises et chinoises installées dans le pays. Aucune limite n’est portée au libre choix de réprimer et d’humilier du président Guelleh.

S’agissant de l’insécurité qui sévit dans l’arrière pays où un front armé toujours actif est observé, des femmes auraient fait l’objet de viols pour leur soutien supposé à ce mouvement.

Des associations de droit français ont lancé des pétitions pour faire arrêter les auteurs de ces viols et demander une enquête internationale. Il reste difficile de faire témoigner une victime de viol, sa famille pouvant subir les conséquences de cet acte de rébellion.

Monsieur le président,

Parmi les prisonniers politiques détenus à Djibouti, à qui le gouvernement dénie le statut de prisonnier politique, Mohamed Ahmed dit Jabha est le plus vieux prisonnier politique arrêté en mai 2010 et toujours détenu sans jugement à la prison de Gabode après avoir torturé, au motif qu’il aurait été arrêté en possession d’armes à feu, une affirmation totalement injustifiée.

Des prisonniers dits de droit commun croupissent également en masse et sans jugement dans les prisons de notre pays et sont livrés à la merci des forces de l’ordre. Beaucoup de ces prisonniers sont des prisonnières isolées qui pensaient fuir les guerres et la misère dans les pays voisins.

Monsieur le président,

La république de Djibouti est entachée de deux moments tragiques de tueries de civils:

Le 18 décembre 1991, le quartier populaire Arhiba dans Djibouti-ville a fait l’objet d’une rafle de civils sur la place centrale suivie de tirs à balles réelles occasionnant 59 tuées ou disparues. Vingt-cinq ans après, aucune enquête n’a été menée pour déterminer les causes et les responsabilités.

Le 21 décembre 2015, la localité de Bouldouqo non loin de Djibouti-ville, a fait l’objet d’un siège dressé autour de centaines de civils qui étaient réunis pour une cérémonie religieuse, suivi de tirs nourris provoquant plus de 27 morts selon la FIDH. Le même jour, la police a forcé la porte d’une réunion de l’USN et battu le président de l’USN, le secrétaire général et un autre membre de l’organisation, tous trois hospitalisés.

« En ayant recours à des armes létales pour interrompre des rassemblements pacifiques, les autorités Djiboutiennes ont franchi une nouvelle étape dans l’utilisation de la violence à des fins répressives » a écrit la FIDH.

Monsieur le Président

Les partenaires de Djibouti, dont l’organisation internationale de la francophonie, ont le devoir de s’assurer de la régularité des élections, de part leur engagement moral mais aussi de part leur contribution financière et matérielle à l’organisation du scrutin. Un droit « d’ingérence démocratique » pourrait être exercé pour justifier devant leurs concitoyens le bon usage des aides octroyées aux pays en développement.

L’Accord de Cotonou est un accord oublié dans son volet de l’article 8 et de l’article 96 qui prévoient d’appuyer le processus démocratique dans la gestion du pays mais aussi de sanctionner si les dispositions signées ne sont pas respectées. Djibouti aussi devrait être lié par ces mêmes dispositions relatives à la bonne gouvernance.

Lors des élections législatives du 22 février 2013, le gouvernement de Djibouti a proclamé avoir remporté le scrutin en inversant la quasi-totalité des résultats des votes obtenus par l’USN avec ceux obtenus par la coalition gouvernementale Union pour la majorité présidentielle (UMP).

De plus, alors que le gouvernement a totalement ignoré les demandes de l’Union européenne, de la France et de l’USN de fournir les résultats des votes bureau par bureau, ni la France ni les autres pays présents à Djibouti n’ont réagi à ce refus de communiquer les résultats demandés des votes bureau par bureau.

Monsieur le Président,

Il est question de la première visite officielle d’Ismaël Omar Guelleh à l’Élysée depuis qu’il est à la tête de l’État djiboutien en avril 1999. C’est pourquoi il est important que nous en appelions au respect des valeurs universelles défendues par la France, pays par excellence des droits de l’homme, de justice sociale et de solidarité internationale.

L’attitude du gouvernement de Djibouti semble vouloir provoquer un conflit interne à Djibouti en opposant les régions les unes aux autres, notamment en arrachant des territoires entiers aux unes pour les rattacher à d’autres en totale violation des lois.

Un repli identitaire risque à terme de se faire jour à l’aune d’une telle politique anti citoyenne mise en œuvre par Ismaël Omar Guelleh dans le seul but de saper les bases d’une coalition de l’opposition USN ouverte sur la société et qui avait rassemblé les citoyens Djiboutiens dans leur ensemble.

L’opposition djiboutienne est très inquiète de l’impasse politique de notre pays et souhaite vous prendre véritablement à témoin afin de vous permettre de connaitre plus objectivement la situation qui y prévaut.

Monsieur le Président

Djibouti, représente, évidemment, un intérêt majeur et stratégique pour la France, avec le passage maritime et la lutte contre la piraterie qui est surveillée depuis notre sol. Nous comprenons que vous ayez besoin que la France, partenaire historique de Djibouti, soit toujours présente et il est normal qu’elle le soit. Néanmoins, la France a tout à fait la possibilité de conseiller son partenaire djiboutien pour qu’il ne favorise pas uniquement son clan et n’interdise pas la démocratie à Djibouti. En réalité, nous vous demandons de reconnaitre que les droits de l’opposition sont bafoués à Djibouti.

Si nous comprenons que vous puissiez recevoir Ismaël Omar Guelleh, ce qui est une mauvaise opération en soi puisque celui-ci a une politique antidémocratique dans son pays, sachant qu’aucune opposition à Djibouti ne peut fonctionner. A Djibouti, la société civile, les opposants, les citoyens dans leur ensemble, tout le monde pratiquement est sous surveillance. Djibouti est un pays complètement fermé à la liberté, à la démocratie et aux élections.

Si nous comprenons que la France ait besoin de défendre ses intérêts et sa position stratégique, il n’y a véritablement et absolument aucune démocratie à Djibouti ; et le pays a été privatisé par le clan au pouvoir. La France a une responsabilité morale de tenir compte de cette réalité, sinon les Djiboutiens se détourneront d’elle et pourraient être tentés par de nouvelles aventures loin des valeurs communes.

Monsieur le Président,

Nous ne saurions terminer notre correspondance sans rendre hommage à l’intérêt que vous portez à l’endroit de Djibouti et sans appeler de nos vœux l’opportunité d’un co-développement que nous pourrions construire par nos échanges séculaires. Enfin, nous apprécions avec un plaisir aigu le témoignage d’amitié à notre peuple et à notre culture de nombreux Français qui ont visité Djibouti et qui ont gardé des étoiles dans les yeux.

En vous remerciant de votre attention,

Maki HOUMED-GABA

Représentant de l’USN en France
Union pour le Salut National

Paris, le 25 février 2017

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